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Droits d’auteurs numériques : la blockchain, une technologie adaptée aux problématiques africaines

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Publié par & dans la catégorie Edito, Médias.

Source: Edito Afrikakom

S’il existe bien une richesse incommensurable en Afrique, c’est celle de la créativité. Le continent foisonne d’artistes et de créateurs en tous genres : musiciens, peintres, écrivains, réalisateurs… C’est le continent de l’innovation, de l’inventivité. Pourtant peu de producteurs d’arts vivent des fruits des ventes et exploitations de leurs œuvres. Le système tout entier est coupable. A l’ère du numérique, cela peut changer.

Douala, décembre 2017. Mory Touré, journaliste-producteur de Radio Afrika, a rendez-vous avec Petit Pays, un éminent auteur-compositeur-interprète-producteur camerounais. L’artiste fait danser toutes les mamans et tous les papas en Afrique centrale et de l’Ouest depuis la fin des années 1980. Il a produit et réalisé la plupart de ses albums et a remporté quatre disques d’or. Aujourd’hui encore, il peut remplir un stade de 5000 personnes au Cameroun et il détient le record des ventes de disques de son pays. Sa musique circule à la radio, dans les maquis et surtout dans les marchés où des CD sont proposés par la plupart des bons revendeurs de copies illégales. Côté numérique, la majorité de ses albums est disponible sur les plateformes de streaming comme Deezer ou Spotify, mais aussi sur de nombreux sites internet pirates. Youtube et Dailymotion diffusent ses opus via des chaînes monétisées à qui il n’a jamais donné d’autorisation, et ses titres totalisent environ trois millions de vues.

Bref, Petit Pays est également une star de l’ère digitale. Pourtant, l’artiste explique à Mory Touré : en sa qualité d’auto-producteur, il n’a jamais cédé les droits de sa musique à quiconque. Mais alors, qui profite des fruits de son travail ? Probablement un illustre inconnu qui, ayant décelé la faille, propose aux agrégateurs en ligne tels que Beleive des albums complets. Ce voleur non identifié de droit d’auteurs doit certainement jurer par tous ses saints et ses totems qu’il en détient les droits, et l’agrégateur doit le croire : une simple signature, une copie de carte d’identité lui suffisent pour se dédouaner de toute responsabilité juridique. Beleive et les autres revendent ensuite les droits aux plateformes légales… Tandis que Petit Pays ne perçoit toujours pas un cauris pour l’exploitation numérique de son travail…

Petit Pays n’est pas une exception en Afrique francophone ; beaucoup d’artistes majeurs retrouvent leurs œuvres exploitées sur le net sans qu’ils n’aient donné d’autorisation à qui que ce soit. Ailleurs dans le monde on se rappelle l’appel au boycott de certaines superstars de la chanson, comme Madonna ou Jay Z, de la plateforme Spotify : ils l’accusaient de ne pas rémunérer assez les artistes et de ne pas gérer convenablement les droits d’auteurs. Tarek, leader du groupe marocain Five Stars, grande star de la musique châabi qui totalise une bonne dizaine de millions de vues sur YouTube, explique que lui non plus n’a jamais donné l’autorisation à quiconque pour monétiser ou exploiter les musiques de sa formation sur Internet. Et pourtant, ses tubes sont disponibles sur toutes les grandes plateformes de musique arabe. Il explique même que certaines de ses créations ont été proposées par de grands opérateurs téléphoniques de la place marocaine en ring back tone (musique d’attente), et qu’il n’a pas touché un sous !

Ainsi, de nombreux artistes chanteurs d’Afrique apparaissent comme les laissés pour compte de l’industrie digitale : le système classique de collecte et de redistribution des droits d’auteurs fonctionne avec grandes difficultés. En Afrique francophone il n’existe pas d’acteur millionnaire en Euros. Encore moins de milliardaire. Quelques rares multinationales mises à part, il est presque impossible de rencontrer un scénariste riche ou un réalisateur opulent. Pourtant, ce ne sont pas ni les talents ni les créations qui manquent.

Conscient de ces problèmes,  et après quelques houleux démêlés avec des ayant-droit sur cette question, la plateforme Spotify a annoncé début avril le rachat de la jeune start up Mediachain. Mediachain se base sur la technologie de la blockchain pour authentifier l’auteur d’une œuvre numérique et protéger ses droits d’auteurs et le contrôle de son œuvre. Dans le domaine de l’image, de l’art ou de la photographie, la start up a développé un moteur de recherche permettant de lier les contenus et images à ses auteurs. Concrètement, ces start-up, à l’image de Storj, Ascribe, Mycelia ou Bittunes proposent aux artistes d’enregistrer via une transaction sur une blockchain un morceau de musique ou un document, comme un roman ou un scénario par exemple. Une démarche qui peut se faire via leurs applications en quelques clics, et à des coûts réduits. De l’ordre de quelques centimes d’euro, de dollar ou de cryptomonnaies.

Grâce à ce système, la traçabilité des oeuvres des artistes est garantie et réputée infalsifiable. Un modèle de protection efficace quand on sait toute la difficulté pour l’art numérique de trouver un business modèle viable. La blockchain pourrait donc apporter de la transparence à cette chaîne de valeur particulièrement opaque, dans la gestion et la répartition des droits et des paiements. Car au-delà de sa capacité à sécuriser les oeuvres des artistes, la blockchain peut également, et surtout, fournir des solutions aux artistes pour faciliter et augmenter leur niveau de rémunération. Le prochain défi des artistes et créateurs en Afrique semble donc s’annoncer : se former à l’utilisation de ces nouvelles technologies.

Séverine Laurent

Pour approfondir le sujet : https://blockchainfrance.net

 

Article paru sur Disbook #12, la revue du Discop Africa, à l’occasion du Discop Abidjan 2018.

Rédactrice en Chef : Françoise Lazard

Bientôt disponible en version intégrale via ce lien.

 

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