AFRIQUE | TIC : Réseaux 3G et norme UMTS

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Entretien avec Jean-Pierre Bienaimé, directeur de la stratégie et de la communication opérateurs chez Orange et président d’UMTS Forum

(Agence Ecofin) – Pourquoi préconisez-vous le choix de la norme UMTS pour le passage de la 3G en Afrique ?
Jean-Pierre Bienaimé : Aujourd’hui, on retrouve en Afrique, une majorité de réseaux types GSM pour la 2G. En plus de cette raison évidente, plusieurs autres militent en faveur du choix de la norme UMTS. Pour garder une meilleure cohérence dans l’évolution des réseaux déjà existants, avoir la garantie en termes d’opérabilité de ces réseaux et assurer une bonne synergie, la norme UMTS s’impose naturellement.

Il est clair que la garantie de la compatibilité est un souci majeur pour les opérateurs au moment d’up-grader leur réseau, pour assurer les roaming avec l’international notamment. Il y a aussi le facteur coût qui est très important aussi. Dans la zone Afrique et Moyen Orient, on enregistrait, à la fin mars 2011, quelque 60 millions d’abonnés en 3G dont 55 millions en UMTS, contre 5 millions pour la technologie CDMA 2000. Aujourd’hui, plus de la moitié des pays africains ont déployé des réseaux 3G HSPA en mode UMTS. L’UMTS Forum (voire encadré) a été mandaté par la Commission européenne pour promouvoir cette norme qui, à l’origine, était une norme euro-japonaise. En tant que système propriétaire ouvert, l’écosystème s’est naturellement imposé comme une norme mondiale. Elle permet beaucoup plus d’interopérabilité de roaming et de compatibilité entre différents niveaux de la technologie 3GPP.  De plus, l’UMTS permet aussi la baisse des prix des terminaux ce qui offre la possibilité aux opérateurs de réaliser des économies d’échelle.

Quels sont en réalité les enjeux de la technologie 3G pour l’Afrique ?

JPB : Si le mobile a explosé rapidement en Afrique, c’est grâce, en grande partie, à la faiblesse de la densité des réseaux filaires existants. Cette carence n’était pas favorable à la croissance du secteur des télécommunications en général, pour une population qui exprimait pourtant d’immenses besoins en matière de communication. Contrairement au cas des pays de l’OCDE où le téléphone mobile est venu s’ajouter au réseau filaire déjà bien établi avec un fort taux de pénétration, en Afrique, celui-ci est venu compléter ou corriger la défaillance d’un réseau peu existant. A l’image de la pénétration mobile GSM, le broadband connaitra un rapide développement en Afrique pour répondre à un besoin croissant en termes de trafic de données. Même si dans certains pays comme l’Allemagne, les opérateurs Vodafone et Deutsch Telekom ont commencé à remplacer des réseaux DSL fixes par des réseaux mobile type LTE pour fournir du broadband mobile, en Afrique, le broadband mobile a de beaux jours devant lui.

Justement en termes de coûts qu’est-ce que cela représente ?

JPB : Le passage à la 3G entraîne des coûts liés à la construction d’un nouveau réseau radio car les stations de base ne sont pas les mêmes que celles de la 2G. Pour optimiser les coûts, on peut partager l’allocation des sites 2/3G. Mais le passage à la 4G nécessite des changements plus importants. En revanche, il est difficile de parler de montant ou d’enveloppe budgétaire pour le passage à la 3G. Toutefois, les équipementiers offrent de plus en plus des solutions adaptées au besoin des clients en termes de coûts.

Qu’en est-il alors de l’offre chinoise en matière de technologie mobile comme Huawei et ZTE qui continuent leur progression en Afrique ?

JPB : Les constructeurs chinois ont cette souplesse consistant à s’adapter à la demande du marché. Huawei a élargi son offre technologique avec des armoires multi-technologiques qui permettent de faire évoluer progressivement les générations de réseaux. Il ne faut pas non plus perdre de vue, au-delà des aspects technologiques, il y a aussi l’aspect lié à l’allocation des spectres à prendre en considération. L’Afrique est située dans la région 1 de l’UIT tout comme l’Europe, en termes plan de fréquences. Du coup, il y a de fortes similitudes entre les deux continents en matière de gestion de cette ressource rare, aussi bien pour le GSM que la 3G.

La bataille technologique est alors lancée ?

JPB : Dorénavant, les jeux sont maintenant faits en faveur du GSM pour la 2G, de l’UMTS pour la 3G et le LTE pour la 4G. Jusque dans  un passé récent, il y avait un environnement technologique très concurrentiel avec l’émergence d’autres technologies comme la CDMA 2000, une technologie d’origine nord-américaine, la TDSCDMA ou la 3G d’origine chinoise ou encore le Wimax mobile. Ce panorama d’offres assez large existe encore, comme aux Etats-Unis où l’opérateur Verizon dispose d’un réseau très dense en CDMA 2000. C’est aussi le cas en Corée. En Chine, il y a aujourd’hui, plus de 40 millions d’abonnés à la 3G avec la TDSCDMA. Au fil du temps, il y avait un besoin de normaliser, notamment pour tout faire converger vers le LTE. Mais il y a un peu de résistance du côté chinois. Disposant de beaucoup de spectres en mode asymétrique TDD, la Chine s’oriente vers la 4G plutôt en mode TDLE.

 

Harmoniser les normes, n’est pas aussi simple que cela ne parait, même si cela reste incontournable. Quels sont les chantiers que vous menez dans cette direction ?
JPB : Cela fait quatre ans que nous assistons à l’harmonisation progressive des normes. Par exemple, avant l’accord de roaming avec la Corée du Sud, les itinérants européens de passage, disposant de mobiles GSM ou 3G (UMTS) ne pouvaient pas ni émettre, ni recevoir d’appels. La raison : dans ce pays, tous les réseaux reposaient principalement sur du CDMA 2000.  Il a fallu que les autorités lancent une forte impulsion dans son programme prioritaire TIC pour faire adopter la norme UMTS. Ce n’est pas encore tout à fait le cas au Japon avec KDDI et aux Etats-Unis avec Verizon qui continuent encore à exploiter leur parc CDMA 2000.

On assiste une convergence technologique qui se manifeste progressivement à la faveur d’une migration vers l’UMTS et LTE Advanced. Aujourd’hui, la barre des 900 millions d’utilisateurs de la 3G UMTS est dépassée alors que le CDMA 2000 plafonne autour de 180 millions d’utilisateurs. Il va y avoir une décroissance du nombre des utilisateurs de CDMA 2000 du fait que des pays comme la Corée du Sud ont arrêté de s’équiper en technologie CDMA 2000 au profit de l’UMTS.

En Afrique, il y a des opérateurs qui souhaitent se lancer sur la 4G sans pourtant lancer des offres 3G au préalable. S’agit-il d’un raccourci technologique ou d’une erreur stratégique ?

JPB : C’est toujours possible de passer de la 2 à la 4G. Mais nous le déconseillons fortement pour plusieurs raisons. A ce jour, il y a une trentaine de réseaux LTE lancée dans le monde. Par expérience, le passage à la 4G se fera par étape. Il faut au préalable passer par la 3G pour éviter les mauvaises surprises relevant notamment par le manque d’harmonisation des bandes de fréquences ou encore la disponibilité des terminaux adaptés pour faire du roamingde façon à assurer l’itinérance. Les grands opérateurs globaux y sont allés de façon progressive, ce n’est pas parce qu’ils manquaient de maîtrise pour cette technologie. La raison principale tient à la non-disponibilité des terminaux multi-modes et multi-bandes.  Par exemple, aux Etats-Unis, les terminaux LTE fournis aux clients de Verizon et d’ATT ne sont pas compatibles entre eux, si bien que les abonnés de ces deux opérateurs aux services LTE ne peuvent pas communiquer entre eux. Il est clair que les bandes de fréquences ne sont pas harmonisées à ce jour aux Etats-Unis.

En Afrique, la question à l’ordre du jour concerne plutôt les lancements commerciaux des offres 3G ainsi que les migrations vers la 3G+ (HSPA, HSPA+).

Néanmoins, l’Afrique du Sud et le Kenya sont entrain d’expérimenter des réseaux de types LTE. Globacom, le deuxième opérateur mobile du Nigeria, a déjà lancé, depuis janvier 2001, le premier réseau pilote LTE sur quelques centaines de sites dans le centre ville de Lagos.

 

Il y a un débat autour de la saturation de l’Internet soulevé par les opérateurs de télécommunications notamment Orange qui pensent nécessaire de mettre à contribution les producteurs de contenus dans le financement de l’Internet. Quelle est la position de l’UMTS Forum ?
JPB : Nous sommes passés d’un accord de peering(1) symétrique du fait qu’il n y avait pas encore de déséquilibre de trafics à une situation où nous avons une masse très importante de trafics qui arrive sur Internet. Cette masse de trafic est générée par les producteurs de contenus et autres acteurs de l’Internet. Il s’agit d’une situation qui risque à terme de saturer les réseaux et qui obligerait les opérateurs à supporter, seuls, tous les investissements incrémentaux pour remettre les réseaux à niveau. Il faut arriver à trouver des solutions pouvant déboucher sur des accords de peering payants ou plutôt s’entendre sur l’instauration d’une terminaison d’appels data. L’UMTS Forum est plutôt favorable pour la première option. Les opérateurs sont les investisseurs, mais il est légitime que les acteurs du Net participent au financement des réseaux. En outre, les autorités de régulations devront prochainement porter un regard sur l’interconnexion data de manière à voir s’il y a lieu de le réglementer ou pas. C’est tout l’enjeu que pose  l’Internet du futur.

 

UMTS Forum, pour une seule norme de communication commune

Crée il y a quinze ans, l’UMTS Forum est une association internationale lancée sous l’égide de  l’UE mais avec une vocation mondiale. Elle regroupe des opérateurs, des régulateurs, des constructeurs télécoms. Elle œuvre pour la promotion de la norme UMTS, contribue aux groupes de travail des organismes internationaux de normalisation et de fréquences tels que  l’UIT, la CEPP, la Commission européenne, etc.

Elle s’active également dans la préparation des conférences mondiales de radiocommunication.

L’UMTS Forum publie aussi régulièrement des rapports comme celui portant sur les prévisions de trafics mobile à l’horizon 2020.

1 UMTS : Universal Mobile Telecommunications System, une technologie de téléphonie mobile, dite de troisième génération, qui succède à la norme GSM très répandue en Afrique

2 Accords d’échange de trafic permettent aux fournisseurs de services et d’accès à Internet d’interconnecter leurs réseaux pour échanger leur trafic de données directement, sans passer par les opérateurs de télécommunications. Ces accords présentent le double avantage d’accélérer les échanges entre les participants et de garantir une meilleure qualité de réseau.

 

 

Entretien réalisé par Mohamadou Diallo, paru dans Réseau Télécom Network No 50

Jean-Pierre Bienaimé, directeur de la stratégie et de la communication opérateurs chez Orange et président d’UMTS Forum.

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