COTE D'IVOIRE | MEDIAS : Audiovisuel public à renforcer

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Les enjeux sociopolitiques que constitue la télévision publique en Afrique ont finit par accroire l’idée que faire seule une libéralisation complète, aboutissant même à une forme de démantèlement du service public audiovisuel, serait la solution idoine. La disparition de la télévision publique est même considérée par certains, comme la preuve d’une véritable avancée démocratique. Ainsi, bien des propositions récentes relatives à l’évolution de l’audiovisuel, énoncent-elles comme principe de base la privatisation totale de l’espace audiovisuel. Plusieurs raisons expliquent des aspirations aussi radicales. La mauvaise gouvernance éditoriale et financière des chaînes publiques ; L’utilisation univoque de la télévision publique à des fins de propagande ;

la trop forte attente des populations qui disposent désormais d’offres exogènes ; l’immobilisme, voire la régression de certaines chaînes publiques ; la numérisation généralisée qui facilite la fabrication des images ; le déferlement donc des chaînes satellitaires , chaînes paraboliques devenues hyperboliques, parfois boulimiques qui contribuent, en tout cas, à accroître l’offre audiovisuelle globale.

Typologie dans l’audiovisuel public

Cependant, des expériences ont déjà eu lieu ici et là, en Afrique. Il n’est pas vain d’esquisser un bilan même partiel de ces tentatives d’une part, et d’autre part, de présenter un profil de l’audiovisuel public, aujourd’hui, et tel qu’il pourrait apparaître demain, au moment où la confrontation entre le privé et le public devrait être soit le choc redouté, soit la complémentarité fructueuse attendue.

Il convient de pointer, en tout premier lieu, les nombreuses disparités entre les situations. Au niveau des structures, l’on a parfois affaire à des offices considérés comme des services administratifs; à des établissements publics administratifs aux marges d’action réduites; à de véritables sociétés qui aspirent à respecter toutes les normes de l’Ohada, mais sont contrariées en permanence par les démangeaisons interventionnistes de l’État. Au plan financier, certaines chaînes publiques disposent de budgets annuels significatifs: plus de 11 milliards de Fcfa dans certains cas, 17 même pour certains, tandis que d’autres ne peuvent qu’aligner le tiers, voire moins. C’est dire le risque qu’il y a à généraliser.

 

Les aléas de la télévision publique, les avanies des télés privées

Il est difficile de qualifier autrement la méfiance et la défiance qui frappent les télévisions publiques africaines. Cela se manifeste de plusieurs façons: un refus catégorique ou ironique d’accorder la moindre importance à certains types d’informations, dès lors qu’elles sont véhiculées par la télévision publique. Cela se traduit donc par un boycott plus ou moins passif des programmes d’informations. Ainsi, alors que certains magazines, sports, télénovelas et autres séries suscitent un réel engouement, la séquence d’information est complètement dédaignée. Paradoxalement, pourtant, cette désaffection de la télévision publique ne semble pas avoir profité aux télévisions privées qui ont essaimé dans quelques pays, dans des conditions particulièrement difficiles, voire confuses.

En effet, certaines de ces nouvelles chaînes ne se sont pas suffisamment démarquées des anciennes habitudes tant décriées des télévisions publiques. Elles ont même épousé la structure rigide et le découpage de présentation.

En outre, voulant jouer la carte du divertissement considérée comme une carte maîtresse, beaucoup de ces nouvelles chaînes ont expérimenté une politique de programmation qui se voulait audacieuse mais a vite abouti à une sorte de saturation. La question se pose d’ailleurs de savoir si ces chaînes vont, à leur tour, rééditer les attitudes des radios dites de proximité qui avaient déjà accru le sentiment que ces nouveaux médias ressemblaient parfois à de simples boîtes à musique. De ce point de vue, quelques études montrent le rejet évident de ce type de média, considéré comme faible source d’informations et dans le même temps, comme une tentative peu convaincante de divertissement. En outre, renouant avec une tendance déjà inaugurée par une partie de la presse écrite , ces radios se sont mises à véhiculer des informations invérifiables dans tous les domaines, notamment ceux touchant la vie privée ainsi que des faits divers purement et simplement inventés.

Il nous paraissait nécessaire de bien fixer ce contexte général. Car nous somme face à une combinatoire de situations qui s’analysent mieux dans une perspective globale. C’est sur cette toile de fond que l’on peut introduire le concept de marque pour l’audiovisuel public.

Nous allons donc aborder, succinctement (je vous rassure) quelques items:

-La télévision publique face à la concurrence

-Nous interroger de savoir si la marque publique existe vraiment

-Un point sur les ratés de certaines tentatives de libéralisation qui ont affaibli la marque publique sans renforcer le privé

- l’Idée de service public, première étape de la construction de la marque

-L’impératif de qualité

-L’ajustement technologique permanent

-Une meilleure connaissance de l’audience

- Les enjeux de la diversification

-Le rôle de la matrice de régulation dans le renforcement de la marque

 

La télévision publique face à la concurrence

Quelles que soient les modalités utilisées, l’avènement de chaînes privées induit à la fois un changement de paradigme et une remise en cause du modèle global des télévisions publiques. Certaines de celles-ci, notamment en Afrique, sont déjà confrontées aux paraboles, aux vidéo-clubs et même, d’une certaine façon, au développement des applications récentes de la téléphonie mobile. Du point de vue de la production des contenus, du management, du marketing, les télévisions publiques ont donc des impératifs d’ajustements.

 

De quelle marque?

Il n’est pas illégitime de se demander si ces télévisions publiques existent en tant que marque avant de songer seulement à les promouvoir. A moins que l’on entende ici par promotion, la création, la structuration, la valorisation des télévisions publiques en tant que labels spécifiques.

[ A ce stade, quelques variations sur le concept de marque seraient utiles: “Une marque est un signe que l’on imprime à son ouvrage pour le distinguer des autres”; “une marque est un style personnel, une manière de faire spécifique”; “ une marque de fabrique est un signe distinctif qui permet de reconnaître” ] Chacun pourra choisir l’aune à laquelle il pourra juger l’audiovisuel public. Si l’on veut aller plus loin, il faudra distinguer aussi entre audiovisuel public et audiovisuel d’Etat. Pendant que nous y sommes, il faudra réfléchir également à la meilleure façon de transformer l’audiovisuel public en audiovisuel du public. Dans tous les cas de figure, il est nécessaire de réunir les caractéristiques et les atouts qui définissent une marque et fondent son identité. Ces conditions sont indépendantes de la question des moyens, des niveaux d’acquisitions technologiques, deux arguments souvent avancés pour expliquer une certaine léthargie, voire dans certains cas, une régression de l’audiovisuel public.

L’on ne peut non plus, passer sous silence la question de l’économie de la télévision. Je crois que chacun devrait mettre à plat son modèle pour l’améliorer. C’est une économie qui vit de plus en plus sur sa force inertielle. Et le fait qu’elle soit si fortement dépendante des intermédiaires n’est pas sans conséquence. Car, si ceux-ci, vendeurs de séries et de bien d’autres choses, ont été et sont encore utiles, on ne peut minorer l’impact négatif de ce système (qui offre trop de facilités), sur la production interne, donc sur la valeur intrinsèque de la marque elle-même. Ou qui aspire à le devenir.

 

Les ratés de la libéralisation

Il me semble également utile de dire quelques mots sur les processus de libéralisation audiovisuelle. La responsabilité des pouvoirs publics qui devraient mieux étudier les sensibilités du secteur dans le pilotage des libéralisations est importante pour l’avenir des chaînes, aussi bien publiques que privées: certaines entités publiques sortent, en effet, laminées de ces opérations, dévitalisées tant au niveau des ressources humaines que financières. D’une part, l’attractivité des nouvelles chaînes sur les personnels qualifiés est forte. Et d’autre part, on peut assister à un important déplacement des investissements publicitaires vers les nouvelles chaînes. Paradoxalement, d’un autre côté, ces chaînes privées locales ne bénéficient pas toujours des conditions optimales d’expansion. D’autant plus que certains promoteurs privés nationaux considèrent à tort lesdites chaînes, soit comme un nouvel outil d’influence politique, soit comme une nouvelle filière spéculative. Ce sont là des conditions objectives susceptibles de permettre aux chaînes publiques de renforcer leur marque.

Pour arriver à construire une marque, évidemment, des étapes importantes doivent être franchies.

 

L’idée même de service public

Bien que cela ait souvent fait objet de nombreuses interrogations, le débat sur la notion de service public n’est pas près de s’épuiser. Surtout, l’enracinement de ce concept et de ses implications dans les stratégies des dirigeants de l’audiovisuel public est une nécessité. En effet, ce qui nous est donné de percevoir bien souvent c’est, qu’à cause de ses propres dérives, induites au demeurant par les pouvoirs publics et aggravées par les insuffisances et les tâtonnements des instances de régulation, l’audiovisuel public ne parvient pas à se débarrasser d’un certain complexe. Or, la première étape pour construire sa marque est d’accepter d’abord, d’intégrer cette identité qui n’est pas infamante tant qu’elle est utilisée de façon raisonnable, équitable. Cela devrait même être une force, une véritable valeur ajoutée. L’appropriation de cette notion, sa mise en œuvre pratique constituent donc, selon moi, la base de la pyramide de valeurs à construire.

 

L’impératif de qualité

Au motif que les moyens manquent, l’audiovisuel public croit parfois, pouvoir se contenter de certaines approximations. Pourtant, dans certains cas, il n’y a pas manque de moyens, mais plutôt mauvaise allocation des ressources. Il convient, par ailleurs, de préciser que cette corrélation entre moyens et qualité n’est pas toujours aussi étroite qu’on veut bien le faire croire. De nombreuses entités audiovisuelles publiques disposent de dotations budgétaires qui sont loin d’être égalées par celles du privé.

 

L’on se trouve, en fait, face à une absence de référentiels de qualité difficiles à mettre en place du fait que les talents ne sont pas toujours récompensés. Il faudra mieux analyser les contributions de chacun et récompenser de façon équitable.

L’équité n’est pas l’égalité. Il est vrai, en revanche, que le développement des habiletés des personnels est une nécessité qui s’impose au management.

 

L’ajustement technologique permanent

Une fois encore, la question du déclassement technologique se pose. [Il faut d’ailleurs se féliciter et féliciter les organisateurs d’avoir prévu des échanges concernant la transition numérique].Mais pour rester sur cette question, l’acquisition de technologies obsolètes ou inadaptées demeure une question sérieuse. D’abord, le processus de décision d’achat est hélas trop souvent influencé par des intérêts contradictoires; ensuite, en la matière, nous sommes encore dans la politique d’équipement basée sur l’offre et pas toujours sur les besoins. S’y ajoute la question des coûts finaux qui se trouvent souvent augmentés par des “surestaries” de quelques intermédiaires habiles.

La qualité de l’équipement devrait faire partie de la marque que doit afficher l’audiovisuel public. Manque de moyens? Sans doute, mais insistons aussi sur la mauvaise allocation des ressources. Je crois que la question des équipements est à cet égard symptomatique: alors que plus d’une entité audiovisuelle publique réclame des moyens pour acheter des équipements somme toute financièrement à leur portée, nous voyons des parcs automobiles plutôt bien fournis.

L’autre question est l’inexistence parfois d’une politique d’ensemble, d’une sorte de schéma directeur. Ce qui a pour conséquence, la cohabitation d’outils de production hétéroclites qui ne produisent pas les interactions bénéfiques, quand ils ne sont pas carrément en conflit.

 

La connaissance du public et de ses attentes

Il est devenu malaisé de percevoir à quels publics s’adressent, en fin de compte, ces télévisions publiques. Elles n’ont pas souvent recours aux études qualitatives qui, pourtant, devraient leur permettre d’ajuster leurs offres et de satisfaire les attentes qu’elles semblent de fait ignorer. Des modalités pratiques pour une approche de l’audience sont donc nécessaires. Je pense que si les entités publiques ne parviennent pas à appréhender globalement leur public, avant de les segmenter, elles ne pourront jamais ajuster leurs offres et développer la politique de marque à laquelle elles voudraient aspirer.

 

La diversification

Plusieurs raisons militent en faveur d’une véritable politique de diversification. Parmi lesquelles, la nécessité pour l’audiovisuel public d’éviter la marginalisation qui le guette, s’il se tient à l’écart de ce vaste mouvement de mutations techniques qui démultiplie les canaux d’acquisition et de diffusion d’images. L’idée d’innovation pour des organisations monopolistiques généralement rétives à la pluralité des sources et des moyens de diffusion, n’est pas si évidente.

Il leur faut opérer une véritable rupture si elles veulent intégrer de nouveaux publics dont les centres d’intérêt sont tournés vers le monde entier. [Je m’empresse de préciser que je ne suis pas adepte fanatique de l’incantation en faveur des nouveaux objets et autres réseaux prétendument sociaux]. Mais les ignorer n’est pas de bonne politique, lorsqu’on apprécie leur poids tant au plan social qu’économique. Précisément, du point de vue financier, malgré les efforts des propriétaires, c’est-à-dire des États, il est de plus en plus question de création de ressources additionnelles par l’audiovisuel public.

Or, certaines de ces innovations recèlent un potentiel qui, bien exploité, pourrait constituer de nouveaux centres de profit.

En outre, si les systèmes de production sont rationalisés, bien des entreprises de l’audiovisuel public sont en mesure de vendre leur surplus de productions à condition que celles-ci soient de qualité.

 

La matrice régulatoire

Lorsqu’on regarde de près les méthodologies de régulation, le sentiment persiste d’une sorte d’asymétrie. Tout se passe, en effet, comme si les entreprises de l’audiovisuel public était freinées dans leur développement par des contraintes multiples: celles issues des cahiers des charges, mais également des pratiques et usages non écrits qui leur enlèvent de fait, beaucoup de leur capacité d’innovation. Des interférences parfois intempestives entravent le management. Le renforcement de la marque publique ne peut aller sans une stratégie de régulation plus souple. Qui, tout en gardant ses principes, ne doit pas se transformer en machine à sanctions, avec à la clé un dénigrement systématique.

De mon point de vue, il incombe même au régulateur d’expliquer ces diverses contraintes et de contribuer à valoriser les différences que présentent les chaînes publiques, mais que la trop grande normalisation des images (« le mainstream ») a tendance à reléguer au rang de tares. Le régulateur a aussi vocation à renforcer la marque publique. La valorisation de la marque publique est une mission au moins implicite du régulateur.

 

Conclusion

Je voudrais personnellement me féliciter, une fois encore, de la pertinence des différents thèmes. Celui autour duquel nous avons eu à intervenir est d’une importance capitale. Car, nous sommes engagés dans des processus de libéralisation audiovisuelle qui ne doivent pas consister à détricoter l’audiovisuel public. Dans d’autres secteurs, le règne du tout libéral et les pressions multiples ont amené les États à abandonner, à déserter même des secteurs stratégiques. Non seulement ceux-ci n’ont pas bénéficié du second souffle attendu, en tout cas promis par des acheteurs pressés, mais il y a eu, dans certains cas, un dépouillement de l’Etat. Qui s’est retrouvé plus affaibli que jamais et parfois obligé de subir la loi des grands groupes. Un tel renversement de perspective a eu des conséquences qu’on ne mesure pas toujours. Dans le cas de l’audiovisuel, il ne s’agit donc pas d’organiser la grande braderie des ondes. Il s’agit cependant d’inviter à la table de la créativité tous ceux qui peuvent apporter une vraie plus-value. Une fois encore, cela ne doit pas se faire au détriment de l’audiovisuel public qui, s’il s’est souvent et plus qu’à son tour, discrédité en maintes occasions, demeure un patrimoine commun. Et je crois vraiment que l’audiovisuel public n’a pas encore dit son dernier mot. Toutefois, il est illusoire de prétendre faire émerger cette marque publique ou de la consolider sans un minimum d’effort commun.

Ainsi, la construction, la reconstruction, la valorisation, la promotion de la marque publique sont une action collective qui revêt plusieurs aspects. Par exemple, la question de la gouvernance, le mode de sélection des dirigeants sont d’une importance indéniable. Les dirigeants savent rarement de quel temps d’action ils disposent. Une sorte d’incertitude les empêche de planifier, voire dans certains cas, de prendre des décisions de gestion courante. Cela nécessite, par conséquent, une redistribution des cartes et un meilleur partage de rôles entre acteurs. Sur un large spectre qui regroupe décideurs politico-institutionnels, instances de régulations, dirigeants efficaces et à peu près sereins: l’avenir de la marque publique dépend en effet d’une volonté commune et d’actions organisées.

Comme vous pouvez le constater, la marque était au début de notre propos, une hypothèse. A la fin, elle devient une thèse. Dans les faits, seule la volonté collective pourrait permettre une telle transmutation.

Ibrahim SY SAVANÉ

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