Afrique Centrale : des médias sous perfusion

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Le 28 avril 2010 était publié par l’USAID (United States Agency for International Development) un appel à proposition visant à susciter des candidatures pour la mise en place d’un vaste projet d’appui au secteur des médias en République démocratique du Congo. Ouvert aux opérateurs américains et non américains spécialisés, cet appel d’offres met en jeu un budget de l’ordre de 15 millions $US, à exécuter en 5 ans par un seul opérateur. Le programme retenu au terme du processus de sélection devra « aider à renforcer la démocratie participative en RDC, en consolidant les capacités des institutions médiatiques congolaises à remplir leur rôle en tant que vecteurs d’information, chiens de garde exerçant une veille sur l’action du gouvernement, sortes de « mandataires publics » chargés de défendre les droits et les intérêts des citoyens congolais. »

L’initiative semble pertinente, dans un pays qui peine à se reconstruire après une guerre longue et meurtrière, où les médias ont un rôle indéniable à jouer pour unifier le vaste territoire, donner de l’information et de la voix aux quelque 60 millions d’âmes qui y vivent et tenter de contribuer à la consolidation de la démocratie. Les axes d’intervention identifiés dans l’appel à candidatures constituent sans aucun doute des priorités importantes dans le paysage médiatique congolais, puisqu’il s’agirait d’améliorer les capacités de gestion financière des médias et plus particulièrement des radios communautaires (1) ; de renforcer le niveau de professionnalisme des personnels des médias (2) ; de consolider le cadre légal et régulateur du secteur (3) et d’appuyer une participation plus active des citoyens à travers un meilleur accès à une information de qualité (4).

Pourtant, la publication de cet appel d’offres suscite bien des interrogations au sein du paysage médiatique congolais.

Tous au chevet des médias congolais…

Premièrement, on ne peut que s’étonner de la grande similitude de cette initiative avec un autre projet pré-existant, dans un contexte où se côtoient déjà plusieurs programmes d’appui aux médias, à Kinshasa et en province, qui poursuivent sensiblement les mêmes objectifs. En particulier, le DFID (Department for International Development) du Royaume Uni a mis en place, en partenariat avec France Coopération Internationale (FCI), un dispositif de soutien aux acteurs du secteur médiatique congolais doté d’un budget de 24,4 millions $US, également sur 5 ans (2007-2012). La coopération suédoise (SIDA) apporte, depuis 2009, des fonds supplémentaires au panier franco-britannique. La similitude des objectifs proclamés et des axes d’intervention du « Programme de Développement du Secteur des médias » initié par l’USAID et de ce projet antérieur (intitulé « Médias pour la démocratie et la transparence en RDC »), qui se voulait pourtant un « basket fund » auquel tous les donateurs auraient pu abonder, est frappante. Pourquoi alors dédoubler les dispositifs ? Parce que, bien sûr, les coopérations visent des objectifs qui ne se limitent pas strictement à permettre des changements positifs en faveur des acteurs locaux. Quoi qu’il en soit, on peut arguer que l’ampleur et la diversité du paysage médiatique congolais (plus de 380 stations de radio, 85 chaînes de télévision et plus de 200 publications plus ou moins régulières), sa dispersion géographique et l’immensité des besoins de ces entreprises largement démunies peuvent tout à fait justifier la mobilisation de ces fonds supplémentaires, même si le dédoublement des dispositifs de mise en œuvre entraîne la duplication des opérateurs intermédiaires et de leurs coûts structurels.

Une seconde interrogation découle du fait que ce financement américain risque de renforcer la dépendance dans laquelle se sont dores et déjà inscrits un certain nombre d’acteurs médiatiques congolais. Depuis la signature de la fin des hostilités en 2003, les bonnes volontés qui s’activent autour des médias locaux sont pléthore, comme nous l’avons montré par ailleurs. Entre 2004 et 2008, c’est plus de 43 millions d’Euros qui ont été déversés sur les acteurs du secteur de l’information dans ce pays. Si le nombre de médias est impressionnant, on remarque que ce sont souvent les mêmes médias « crédibles », « performants » (voir les mêmes journalistes offrant déjà la garantie d’un certain professionnalisme) qui bénéficient de l’attention des opérateurs et partenaires. Les différents bailleurs de fonds qui soutiennent les acteurs du secteur ont d’ailleurs souhaité, depuis 2005, se retrouver au sein d’un groupe de concertation, le GIBM (Groupe inter bailleurs médias), afin d’assurer une bonne circulation de l’information entre eux et d’éviter la redondance dans les projets et les soutiens qui sont apportés aux ONG, opérateurs ou acteurs locaux.

Certains médias congolais sont aujourd’hui entièrement tributaires de l’argent provenant des bailleurs de fonds étrangers. Ainsi, un projet unique a englouti à lui seul près de la moitié de ces 43 millions distribués en un quinquennat : la Radio Okapi, mise en place par le MONUC (Mission de l’Organisation des Nations Unies au Congo), en partenariat avec la  Fondation suisse Hirondelle. Radio Okapi a fait, depuis sa création en 2002, un travail remarquable visant à faire à nouveau circuler une information vérifiée et crédible entre les différentes régions du Congo. Avec plus d’une centaine de journalistes, 8 stations de production dans les chefs-lieux provinciaux et un réseau d’émetteurs qui couvre 85% du territoire, Radio Okapi est devenue le seul média d’ampleur national en République démocratique du Congo. Son personnel, bien formé et correctement rémunéré (les journalistes y gagnent souvent dix fois plus que dans leur rédaction d’origine), lui a bâti une solide réputation et la radio caracole en tête des rares études d’audience.

Ces admirables performances ont toutefois un coût : le budget de fonctionnement annuel de Radio Okapi s’élève aujourd’hui à 13 millions $US. Comme le souligne Bill Orme, auteur d’un rapport remarquable sur la pérennité des radios créées par les Nations Unies dans les pays où elles déploient des missions de maintien de la paix, ce budget n’est certainement qu’un brin de paille perdu dans les coûts gigantesques de telles opérations, mais il est toutefois sans commune mesure avec celui dont disposent des médias locaux. Ainsi, si le budget de Radio Okapi, ne représente qu’un centième des coûts annuels de la MONUC (évalués à 1,3 milliard $US en 2009), ce budget est pourtant 26 fois supérieur à celui de la plus performante et célèbre des radios communautaires congolaises, Radio Maendeleo, au Sud Kivu.

Au-delà de la question de la viabilité de Radio Okapi (qui ne pourrait jamais, dans sa forme actuelle, survire au départ de la MONUC du Congo), c’est celle de la dépendance de beaucoup de médias congolais vis à vis des partenaires au développement qui mérite d’être posée. Car, même plus réduit, le budget de 33.000 $US par mois de Radio Maendeleo est également, pour une large part, pris en charge par des partenaires extérieurs. Et si les quelque 380 petites radios qui se sont déployées sur le territoire congolais ne reçoivent pas toutes des subventions de fonctionnement de partenaires du Nord (ONG, Eglises…), elles sont nombreuses à bénéficier d’autres types d’appui comme le don de programmes ou de matériel, l’achat de plages d’antenne…

Enfin, l’appel à propositions lancé par les Américains en RDC suscite une troisième interrogation : quelles en seront les retombées pour les organisations locales du secteur des médias ? Dans quelle mesure seront-elles associées à la conception et à la mise en œuvre des projets qui vont entrer en compétition pour accéder à cette manne ? Même s’il existe un grand nombre d’initiatives locales dans le secteur des médias au Congo (associations et syndicats de journalistes, organisations de défense de la liberté de la presse, centres de formation des personnels des médias…), aucune d’entre elles n’a les reins suffisamment solides pour prétendre se voir confier un montant d’une telle importante. Dès lors, c’est à une ONG du Nord (ou plusieurs regroupées en consortium) que la mise en œuvre du projet sera vraisemblablement confiée. Depuis la publication de l’appel à proposition, toutes les organisations occidentales potentiellement candidates s’activent pour élaborer la réponse la plus attrayante et courtisent pour cela les partenaires locaux dont la contribution peut constituer un atout pour renforcer leur candidature. Et les organisations congolaises se voient confrontées à la nécessité d’opérer un choix cornélien entre les diverses ONG internationales qui leur proposent de collaborer, sachant que le fait de s’associer avec le « bon » partenaire, celui qui remportera le pactole, peut être déterminant pour leur propre survie. Cette situation ne risque-t-elle pas d’alimenter encore certaines frustrations, dans un contexte où de nombreuses organisations congolaises critiquent déjà avec vigueur le fait que tant d’ONG du Nord se posent en intermédiaires obligés entre les « bailleurs de fonds » et « les acteurs du terrain » ?

Le dispositif d’appui aux acteurs médiatiques congolais mis en place par DFID-FCI-SIDA ne profite-t-il pas déjà, au terme de deux années de fonctionnement, à de nombreux opérateurs du Nord ? L’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, l’Institut Panos Paris, le GRET, Canal France International, Radio Nederland Training Center, Search for Common Ground, Développement et Paix, Fondation Hirondelle figurent parmi les organisations bénéficiaires…  Il n’est nullement question de vouloir insinuer ici que ces ONG spécialisées ne sont pas compétentes et n’apportent pas une réelle plus value aux partenaires locaux avec lesquels ils travaillent. Mais plutôt d’interroger la logique qui amène à mettre en place, pour aider les acteurs des médias d’un pays africain, un dispositif qui paraît d’emblée inaccessible aux porteurs de projets locaux. Il s’agit de trouver des « sous-traitants spécialisés » qui pourront se charger de l’accompagnement de ces acteurs locaux tout en répondant aux exigences de technicités et de solidité financière requises par les bailleurs pour monter, évaluer et mettre en œuvre un projet (en pré-finançant éventuellement certaines activités), ainsi que pour en rendre compte dans les formats attendus.

Une situation généralisable

Ainsi, se détachent trois grand enjeux qui hantent aujourd’hui le secteur des médias, non seulement du Congo mais dans d’autres pays d’Afrique centrale qui sortent d’un conflit : une dangereuse extraversion budgétaire, une difficulté à assurer la viabilité des structures à moyen et long terme (les bailleurs et partenaires intervenant de manière ponctuelle), une subordination des dynamiques locales à l’emprise des « partenaires du Nord » (qu’ils soient bailleurs de fonds ou opérateurs).

En effet, la situation n’est pas radicalement différente dans le pays voisin, le Burundi, où c’est aussi la « générosité » des donateurs qui fait vivre le paysage médiatique local. Ainsi, le budget de la Radio Isanganiro, mise sur pied en 2002 par l’ONG américaine Search for Common Ground, et qui est une des plus écoutées au Burundi, illustre clairement cette dépendance : en 2008, le budget de la radio (480.768 $US) était soutenu essentiellement par l’Union européenne (129.000 $) et Oxfam (83.333 $), les Ambassades de Belgique (66.000 $) et de Suisse (35.000 $), complétés par d’autres partenaires. La publicité et les annonces ne représentaient qu’un septième du budget (72.000 $). Les deux autres grandes radios privées de Bujumbura, Radio Bonesha (créée en 1996) et la Radio Publique Africaine (établie en 2001) ont aussi été financées au départ par des organisations internationales (OING, Fondations ou agences multilatérales). La publicité représentait, en 2006, seulement 12,5% et 20 % de leurs budgets respectifs, le reste dépendant de l’appui des bailleurs de fonds.

A une échelle moindre, la radio communautaire Ijwi ry’umukenyezi de Giheta (province de Gitega), qui n’emploie que trois permanents et dispose d’un budget annuel de  48.000 $US, vit exclusivement des subventions octroyées par les partenaires étrangers (ICCO – Pays-Bas-, Care, Alert International, Oxfam, Unifem…).

Quant au seul journal indépendant de qualité, Iwacu, il a été créé grâce à un financement du ministère belge des Affaires étrangères. Après plus de deux années d’existence, il a atteint un tirage de 2.000 exemplaires et constitue sans aucun doute le titre le plus apprécié dans le pays. Mais son patron, Antoine Kaburahe, déclare ne pas se « faire trop d’illusion : quand les financements vont s’arrêter, nous fermerons les portes. »

La dépendance dans laquelle se trouve une bonne partie des médias d’Afrique Centrale est bien sûr liée à la difficulté de générer, dans un contexte économique local peu florissant, les moyens de survivre. Cette dépendance est toutefois problématique puisqu’elle rend incertaine la survie des médias locaux au-delà du fonctionnement à court terme reposant sur des dotations provenant de bailleurs étrangers, qui sont toujours ponctuelles et doivent être renégociées année après année. On constate également que ce sont généralement les médias les plus performants et les plus importants pour assurer l’information des populations de manière rigoureuse et honnête qui sont les moins aptes à générer localement les moyens nécessaires à leur survie. Car, où que l’on soit, la qualité et le professionnalisme ont un coût.

Il est important de noter que, bien souvent, les médias les plus utiles et les plus appréciés des populations sont aussi ceux dont les budgets de fonctionnement sont les plus démesurés par rapport aux ressources locales. Les populations ont donc accès à des « produits informatifs » de qualité, mais que l’on peut estimer être « largement au dessus de leurs moyens », vu le contexte économique local. Ce sont précisément ces médias de qualité qui disparaîtraient si les bailleurs de fonds n’intervenaient pas de manière volontariste pour les maintenir en vie. Le départ ou le désintérêt des bailleurs pour le secteur, et le désinvestissement qui pourrait en découler, constituent donc des appréhensions autant pour les responsables de ces médias et leur personnel que pour leur public.

Se réapproprier son espace public

Dans le cas des radios créées par les Nations Unies dans les pays où existent des missions de maintien de la paix, ces dernières sont très souvent devenues rapidement un référent précieux, voire incontournable, pour les populations locales. Or, elles ont rarement survécu au retrait de la mission onusienne. Sur les quatorze initiatives radiophoniques onusiennes qui ont vu le jour de par le monde depuis le début des années 1990, 5 ont tout simplement cessé de fonctionner lorsque la mission internationale de maintien de la paix s’est retirée et 7 autres continuent à émettre dans le giron des casques bleus (6 en Afrique et une à Haïti).Deux radios seulement, sur les 14 instituées, ont réussi une difficile reconversion en radio « locale ».

En Sierra Léone, la radio des Nations Unies, installée en 1999, a constitué, durant 10 ans, la radio de référence, se distinguant par la neutralité de son information et la prise en charge d’importantes missions de service public. En 2008, lorsque les casques bleus se sont définitivement retirés, les Nations Unies, pour la première fois de leur histoire, ont autorisé la radio à demeurer sur place et à continuer à émettre. Fin 2009, le parlement sierra-léonais a adopté une loi visant à abolir l’ancienne radio télévision nationale (la SLBS : Sierra Leone Braodcasting System) pour mettre en place la Sierra Leone Public Broadcasting Corporation, un média national de service public, chapeauté par un conseil d’administration intégrant largement de représentants de la société civile et incorporant en son sein la radio des Nations Unies. Les Nations Unies continueront à apporter un soutien financier au nouveau média indépendant avant de laisser la place au financement par des fonds publics et la publicité commerciale.

Le second exemple de pérennisation d’un média créé par les Nations Unies est celui de Radio Ndeke Luka, en République Centrafricaine. Créée en 1998 dans le giron de la MINURCA, Radio Ndeke Luka (« oiseau de la chance ») a fonctionné deux ans selon le modèle onusien avant de fermer ses portes au départ de la mission de maintien de la paix. Toutefois, quatre mois plus tard, en juin 2000, la Fondation suisse Hirondelle a relancé le projet en mobilisant le même personnel et dans les mêmes infrastructures. Depuis lors, la Fondation Hirondelle n’a eu de cesse de trouver les modalités et les moyens de maintenir en vie ce seul média d’information véritablement indépendant, devenu incontournable pour la population de Bangui, et de le convertir en une structure locale autonome. Ce n’est que 10 années plus tard que ce travail a porté ses fruits, la radio étant devenue il y a quelques mois une entreprise privée centrafricaine.

Ces deux succès récents de « conversion nationale » sont certes encourageants (même si seul l’avenir nous dira si la SLPBC parviendra à préserver son indépendance face à son autorité de tutelle et si Radio Ndeke Luka réussira à générer localement les moyens de sa survie). Mais ils ont été obtenus autour de petits projets, dont les dimensions n’ont rien de commun avec celles des radios onusiennes qui émettent aujourd’hui en RDC, en Côte d’Ivoire ou au Soudan… Oserait-on y voir le signe qu’il existe de réelles opportunités pour les acteurs du secteur des médias dans les pays en reconstruction de se réapproprier pleinement les contours de leur propre espace public ?

A propos de l’auteur

Marie-Soleil Frère, Chercheuse au Fonds national de la Recherche scientifique, Université libre de Bruxelles, Experte associée à l’Institut Panos Paris.
http://www.grotius.fr